Scissor Sisters!
Par laurent martin le mercredi, octobre 28 2009, 10:54 - TEXTES
1er avril 1917, à Troyes: 6h15
L'allure dégingandée, Corentin Celton courait cahin-caha sous un crachin matinal, qui lui rappelait sa Bretagne natale. Le sport n'était pas son fort, et il s'ébrouait à trouver un improbable deuxième souffle, entre deux quintes de toux, sur la faible distance qui le séparait encore de l'entrepôt des postes de Bellegarde, en bout de gare.
Cette aube de printemps était comme hiver ... sombre et sordide ... c'était la guerre de 14-18 et les 16 automnes de Corentin auraient logiquement dû le projeter sur un front garni de soldats tout juste pubères.
C'était sans compter cette toux qui le taraudait en continu depuis l'âge de 12 ans, suite à une déglutition ratée de la balle en argent de son grand-père Edern Celton, vestige de la guerre franco-prussienne de 1871.
A l'origine de cette bille logée au milieu de ses poumons, provoquant une irritation et une toux permanentes, il y avait une farce proposée à son frère cadet Yannek.
Son esprit poétiquement mutin se délectait à l’idée de couler un bronze en argent sur le zinc du bistrot familial à Trebeurden. Yannek craignait la déculottée pour une raclée en règle, Corentin répliquait qu’ayant déjà la culotte sur les genoux, il priverait le « vieux » d’une partie de son pouvoir d’humiliation.
Il goba la balle aussi sec, et voilà comment un détournement au niveau de la trachée lui valu d'échapper aux caniveaux des tranchées, pour se retrouver au tri du service militaire des postes de Rhône-Alpes.
Une journée au contrôle postal démarrait toujours par le sifflement du train de 5h47, qui charriait sur un quai glacé quelques sacs de toile grossière, bourrés de paroles de poilus.
L'officier Emile Jouffrin était de déchargement ce jour-là, et finissait d'éventrer les sacs postaux sur une planche posée au fond du bureau des postes, lorsque Corentin se glissa dans la pièce.
"En retard!" lui admonesta officiellement Emile, et, sans attendre d'excuse, ajouta:
"Prend le tisonnier et remue cette mauvaise tourbe, elle ne veut pas partir."
Penaud, Corentin s'approcha du poêle, sans broncher, et enfonça la pointe au cœur de la terre tout juste rougeaude, pour tenter de réchauffer l'atmosphère.
La centaine de soldats, caporaux, sous-officiers, adjudants, lieutenants et enfin capitaines embauchaient ensuite dans cet ordre, entre 6h30 et 7h, dans une solennité renforcée par des moustaches inamovibles.
Ces recalés, planqués et blessés légers avaient tous conscience d'être privilégiés, et bataillaient ferme pour tenir leur position sur ces postes jalousés par des millions de soldats.
L'ambiance n'était donc pas des plus jouasse, ce qui n'était pas vraiment du goût de Corentin. Depuis 5 mois, il triait inlassablement des monceaux de lettres pour les déposer par paquet de dix, au rythme de ses toussotements, devant des soldats chargés de lire quotidiennement, mal assis et sous une lumière pauvre, pas moins de 400 correspondances, tels des moines traquant minutieusement la moindre indiscrétion, dans un silence lugubre.
Une seule pause déjeuner d'une heure, de midi à 13h, pour bâfrer une gamelle de topinambours au jus de viande et boire un demi-litron de vinasse piquée; le travail reprenait pour ne s'interrompre qu'à 18h, le tout 6 jours sur 7.
Les journées étaient donc mornes et répétitives ... jusqu'à ce jour de 1er avril.
Les facultés de lecture étant généralement altérées par la digestion, entre 14h et 15h, Corentin se dépêchait de distribuer ses piles de lettres, prenant ainsi un peu d’avance, pour grapiller quelques minutes de repos avant d'entamer la tournée suivante.
Et c'est lors d'une de ces courtes pauses que son regard se posa par un grand hasard sur une lettre très particulière, trônant en haut de l'énorme tas, dont il ne faisait d'ordinaire pas grand cas.
Il s'agissait d'une enveloppe banale, sur laquelle l'expéditeur avait dessiné un visage souriant, clignant de l'oeil, à gauche d'un destinataire étonnant: "Aux lecteurs du service des postes de Bellegarde - 01200 BELLEGARDE"
Sa curiosité naturelle était titillée! Aucune autre singularité apparente. Seul ce visage bonhomme laissait penser qu'il ne s'agissait pas d'une simple missive adressée au service des postes! Il y avait plus! Et son instinct trublion vibrait de découvrir par lui-même ce qu'elle renfermait.
Il en était là de ses réflexions quand un rappel à l'ordre du capitaine le diligenta à glisser discrètement la lettre dans sa poche pour reprendre fissa ses tournées. Ce n'est qu'une heure plus tard qu'il eut à nouveau quelques minutes pour se mettre à l'écart et se décider à décacheter le courrier à l'abri des regards.
L'écriture était agréable et les premières lignes lui décochèrent un sourire malicieux qui ne tarda pas à se parsemer de rires, en anacrouses de sa symphonie pulmonaire.
"Chère Anastasie,
Tu dois te sentir bien seule dans tes retranchements, attaquée sur tous les fronts par des armées de défaitistes ou pacifistes, qui t'écrivent à tout va des phrases telles que: "Le censeur boit le sang des frères", "Est-ce que les troufions ont le feu à l'arrière?" ou encore "Vous ne risquez de crever que de petite mort".
Mais moi, je sais bien que tu ne censures pas de bon cœur, et que tes ciseaux ne sont pas envoyés au rémouleur par pur plaisir. Comme tout le monde, tu as envie d'être aimée, reconnue, et je suis sûr qu'il t'arrive de rire à gorge dévoyée à l'écoute d'une blague bien salace; me trompe-je?
Alors oui! Nous sommes embourbés dans les tranchées, crevant de faim sous le feu nourri de l'ennemi, rêvant d'oeufs bochés, nous demandant pourquoi les russes jouent les fauteurs de roubles en nous abandonnant à notre triste mort!
Alors oui! Les braves en bavent, mais ils oublient trop vite les combattants de l'ombre qui ont renoncé au devant de la scène pour endosser un rôle ingrat, celui de l'immaculée conscription.
Tu auras très prochainement l'occasion de me lire à nouveau, et j'espère que j'arriverai à te tirer quelques larmes … de joie.
Pour finir, j'aimerais signaler que l'été arrive et que la question de la coupe estivale va se poser! Alors, fraîche ou franche, si j'ai mon mot à dire, je l'aimerais légèrement dégagée sur les oreilles!
amicalement,
Le soldat méconnu
Pet Mortem: les coups et les douleurs ne se commandent pas, cependant je reste à votre sévice!
Corentin n'en revenait pas! Lors des veillées nocturne à la caserne, les soldats du CPM parlaient régulièrement de poilus qui prenaient les censeurs à partie dans leurs correspondances à leurs proches, mais il n'avait jamais eu vent de lettres directement adressées au contrôle postal, et encore moins pour tenter de le faire rire!
Encore émerveillé d'une telle audace d'écriture, pourtant passible de mort en ce début d’année 1917, il reprit sa tournée, guilleret et soucieux. Il ne savait que faire de cette lettre ... fallait-il qu'il la signale au capitaine, avec le risque qu'on lui reproche de l'avoir ouverte? Ou bien se donnait-il le droit de la garder pour lui? La réponse lui vint le lendemain, claire et lumineuse, lorsqu'il découvrit au fil de la journée une cinquantaine de nouvelles missives de ce drôle de correspondant, au milieu des sacs du jour, toutes affublées d'un visage souriant! Il n’avait pas besoin des ouvrir, il comprenait enfin quel rôle il aurait à jouer.
Il les mit de côté, une à une, attendant l'occasion propice pour agir, et lorsqu'il en eut assez, confectionna une série de piles de 10 lettres contenant toutes un témoignage de ce "soldat méconnu". Il regarda l'assemblée de mines austères, plongées 12 heures par jour dans l'intimité de leurs compatriotes, et se lança dans une tournée triomphale.
Des rires étouffés étincelèrent, éparpillés, puis de francs éclats de joie de vivre fusèrent de partout, incontrôlés, spontanés.
Le capitaine, qui lisait son Crapouillot sur sa chaise grinçante, soufflé par cette soudaine grosse poilade générale, resta coi une bonne minute avant de reprendre le contrôle du contrôle postal d’un rappel à l’ordre intimidant. Le bureau des postes reprit bientôt son état normal, répétitif et morne, mais l'espace d'un instant, Corentin avait réussi, avec l'aide d'un illustre inconnu, à imposer une minute de brouhaha revigorant dans ce silence de mort.