Province du Kentii (Mongolie).
Août s'achève.
Son énergie quitte doucement les steppes dont le verdoyant en verve des trois derniers mois se mue désormais en un roux silencieux. La nature semble ainsi reprendre son souffle avant d'affronter les hordes hivernales.
L'apathie du soleil levant rendrait mélancolique plus d'un occidental sensible aux contemplations romantiques, mais pas Nandin. Elle est mongole. La steppe ne lui apporte ni solitude ni rêverie désenchantée. Il lui suffit d'ouvrir les yeux pour embrasser et absorber pleinement l'espace qui s'offre à elle.

L'air matinal, chargé de brumes évanescentes et de parfums descendus de la taïga sibérienne, revigore son visage tanné, cuivré, figé par l'ivresse du soleil et l'altitude. Assise sur son cheval, jambes arquées, elle prend la pose et soin de chauffer de sa main calleuse l'encolure sombre de Takh, son cheval przewalski, l'un des derniers de son espèce.
Les pans de sa deel claquent sur ses jambes; l'annonce du départ, par ce vent permanent qui a toujours accompagné les nomades dans leurs errances.
Un mouvement de la hanche, Takh s'ébroue et s'ébranle.

Cela fait trois jours qu'elle a quitté son campement pour faire route vers le sud à la recherche de l'"Horizon Blanc", cette ligne de lumière éclatante, visible à 100kms et symbole du renouveau de la Mongolie; ce pays, autrefois synonyme de force tranquille, isolé et hors du temps, était devenu en l'espace de quelques années une force active, une puissance énergétique sur le plan mondial, mais avec la triste perspective de perdre en retour une partie de son âme: la steppe.
Takh trotte tranquillement, avançant à son rythme, laissant à Nandin le plaisir de savourer les distances, au ralenti, d'apprécier sa véritable place au sein de cette nature. Les plaines mongoles sont en réalité de vastes vallées herbeuses parsemées d'anonymes géants endormis qui n'affichent plus aucune velléité depuis bien longtemps. Les cavaliers ont l'habitude d'y circuler paisiblement, sans doute pour ne pas les réveiller.
Vers midi, la chaleur devient difficile à supporter, sans aucune ombre salvatrice, et pousse la nomade à se poser. Elle balaie les poils en bataille de son cheval, qui s'arrête alors au milieu de nulle part. Nandin met le pied à terre, et tend une couverture entre la selle et le sol pour s'allonger un moment, à l'abri de sa monture.

La tête sur le côté, détendue, elle contemple, entre les mèches noires de jais de sa chevelure, les derniers edelweiss défraichis de la saison, et se dit avant de somnoler qu'elle n'est pas prête à en brûler dans sa yourte ... pour le moment, elle aime cette vie sans attache, sans homme.

Repue de repos et rassasiée de buuz froids, elle rabat sa couverture sur la selle, et s'apprête à enfourcher Takh lorsqu'un objet passe en sifflant à moins de 5 centimètres de son nez! Elle suit dans un réflexe le sens de la trajectoire pour voir atterrir au sol un petit caillou blanc! Elle se retourne aussitôt, et voit un homme, à environ 200m, qui s'approche dans sa direction.

Elle ne bouge plus, ne le quitte pas des yeux. Elle n'est pas vraiment inquiète mais reste alerte cependant.

Encore éloigné de quelques dizaines de mètres, elle remarque qu'il s'agit d'un étranger, de bonne stature. Celui-ci fait vibrer un "Sain baina uu" de convenance, presque sans accent, accompagné d'un grand sourire rassurant. C'est alors qu'elle remarque un détail curieux ... cet inconnu tient à la main un club de golf, faisant office de bâton de marche! Un déclic dans sa tête, elle fait le rapprochement avec ce "caillou" blanc qui vient de la frôler ... et sourit en retour.

-Je suis vraiment désolé, je ne vous avais pas vue! J'ai complètement vrillé mon swing et le vent aidant, Wilson a foncé vers vous! Tout va bien? Il ne vous a pas touché, j'espère?
Nandin agrandit encore son sourire. Elle n'était pas habituée à entendre des étrangers parler sa langue aussi parfaitement, et encore moins à en voir jouer au golf en plein milieu du Kentii, parlant de leur balle comme d'une personne.
-Je n'ai rien, ça va. Mais vous savez qu'il n'y a pas de green dans le coin!? ajouta-t-elle ironiquement. Vous visiez quoi au départ?
Il la dévisagea un instant, les yeux pétillants:
- Aucun "green" ... effectivement, mais regardez-moi ces étendues d'herbe rase! dit-il en balayant théâtralement le paysage de la main. Le Kentii est un golf à ciel ouvert!
Et pour répondre à votre question, je suis parti d'Ulaangom il y a 2 mois et j'ai entrepris de rejoindre Tschoibalsan d'ici 2 à 3 semaines, avant le début de l'automne.
Mais j'ai oublié de me présenter: Wilhelm. Je viens de France, ajouta-t-il.
-Je m'appelle Nandin, dit-elle en s'accoudant sur Takh, sa réserve initiale laissant place nette à toute sa curiosité.
mais ... attendez, vous venez d'Ulaangom ... et vous tapez dans votre balle de golf ... depuis là-bas? Depuis 2 mois?
-Voilà! Vous avez tout compris! Je visite régulièrement la Mongolie depuis une dizaine d'année et je rêvais de parcourir les steppes dans un contexte sportif original, et c'est ce que j'ai trouvé de moins fatiguant! répondit-il en passant sa main dans ses cheveux courts desséchés par le vent.
Et puis, avec la prolifération constante des éoliennes, je voulais me dépêcher de voir les steppes encore vierges de modernisme technologique.
Le visage de Nandin s'assombrit, ce que ne manqua pas de remarquer Wilhelm.
-Oh, excusez-moi, je ne voulais pas casser l'ambiance ... je sais que cette politique énergétique n'est pas appréciée d'une grande partie des mongols. Vous vivez dans cette région, c'est ça?
Elle lui indiqua le sud du menton.
- Je vais justement dans cette direction pour voir à quel vitesse l'horizon blanc avance vers nous. Des cousins qui habitent près d'ici disent qu'il est désormais visible de leur campement.
- Ca ne m'étonne pas. Quand j'ai commencé mon parcours, le gouvernement venait d'annoncer que la 4è phase d'extension atteindrait le nord du Kentii d'ici 5 ans. Il y aura donc des éoliennes très vite par ici.
- Je sais ... marmonna Nandin, le regard dur.
-Bon ... hum ... sinon, vous avez vu où est tombé Wilson? expédia-t-il, le sujet de ces goliaths étant d'évidence assez sensible. Je dois me remettre en route, j'ai pris du retard sur mon planning, en le cherchant pendant 2h ce matin dans un rough du diable!
-Vous avez donné un nom à votre balle de golf? interrogea Nandin, décidément, cet étranger l'intriguait de plus en plus.
-Ah ... oui, c'est vrai qu'après 2 mois, je ne fais plus attention ... c'est en rapport avec le film, Cast Away, dans lequel Tom Hanks se met à parler à un ballon de volley de marque Wilson.
Il se retrouve tout seul sur une île déserte et pour ne pas sombrer dans la folie, il fait de l'anthropomorphisme primaire avec cet alter ego un peu particulier. Pour faire le lien avec mon histoire, une semaine après mon départ, je cherchais désespérément ma balle suite à un drive de folie; je me suis mis à "engueuler" ma balle, sorte de gamin espiègle qui trouve rigolo de jouer à cache-cache, alors qu'il se met à pleuvoir des cordes.
Lorsque je la trouvai, furieux, je remarquai en l'attrapant et en la sermonnant que la marque de cette balle était ... Wilson! J'étais moi-même seul au milieu de nulle part, en train de parler à une balle ... j'ai trouvé le parallèle amusant; et puis, finalement, le personnifier m'aide à en prendre soin, à tout faire pour le retrouver lorsqu'il semble perdu dans de hautes herbes, afin qu'il m'accompagne de bout en bout de ce challenge.

Le sourire silencieux de Nandin en disait long sur son étonnement. Elle regardait Wilhelm farfouiller entre les edelweiss à la recherche de son caillou, intriguée sur la signification d'une telle rencontre, ici et maintenant.

- Ah, le voilà, il a vraiment dû vous frôler, il était juste derrière votre cheval. Eh bien ... en ce qui me concerne, je continue vers l'Est, je suppose que vous allez plein Sud, non?
-Exactement, je dois les voir, et essayer de faire quelque chose. Même seule, je veux essayer de lutter.
- Hum ... vous savez que vous ne pourrez rien faire contre ces géants métalliques ... il y en a déjà plusieurs milliers, et de plus, il parait qu'ils sont très bien gardés ...

Devant le regard fixe et décidé de Nandin, scrutant cet horizon menacé par une aube opaline, Wilhelm agrippa son mini-sac de golf.
-eh bien, écoutez, vous savez quoi? Je ne vous laisserai pas affronter ces éoliennes sans arme! Voyons voir ... ah, tenez ... un fer 3 me parait approprié.

Surprise et ne comprenant pas vraiment le sens de ce cadeau, elle le déclina poliment mais sèchement.
- Tut tut tut (oui, il y a un équivalent à cette onomatopée en Mongol) J'y tiens absolument, considérez que cela rattrape ma maladresse de tout à l'heure lorsque j'ai failli vous assommer.
Et puis, mince, un fer 3! C'est avec ce club que Jack Nicklaus a créé sa légende à l'Open Britannique, en 1978! Une arme redoutable, je vous assure!
Wilhelm affichait alors une telle assurance et une telle confiance que Nandin finit par accepter, et se retrouva avec cette canne entre les mains, arme symbolique offerte par un inconnu venu du bout du monde pour parler à ses balles de golf.

Elle accrocha le club sur le flanc de Takh.
-Ce fut une belle rencontre Nandin, j'espère que vous trouverez ce que vous cherchez là-bas, dit-il en la scrutant.
-Je ne sais pas, répondit-elle, je verrai le moment venu ... merci pour votre canne, ce geste me touche beaucoup.
A son tour, il sourit silencieusement quelques secondes, puis se mit en position pour driver à nouveau Wilson.
Maintenant qu'elle l'imaginait comme une personne vivante, Nandin eut un sursaut lorsque le bois le frappa.
Wilson transperça les airs et fila vers l'Est, vers cet horizon encore naturel. Wilhelm fit un dernier signe de la main et se retourna pour rejoindre son compagnon.

Nandin resta là un moment, à côté de Takh, jusqu'à ce que l'étranger ne fut plus qu'un point à ses yeux.
Les pans de sa deel se mirent à claquer sous le vent ... le signal du départ.